Quand s'ouvrent les années '60 la paix des clochers l'ordre des champs la civilisation paysanne que l'on a cru immuable vivent leurs derniers moments La France garde encore un bout du sabot dans le passé Elle vit sur les derniers reliefs de l'héritage catholique familial frugal, rural Le temps d'un soupir, et l'adieu des Français à leurs familles des campagnes sera définitif Engagée dans les années '50 cette rupture qui nous coupe à jamais du passé emporte la France dans la mue la plus rapide et la plus lourde de conséquences de son histoire Adieu, coc'ico C'est aussi le temps de l'abondance Les millions d'enfants du babyboum remplissent les écoles les lycées... bientôt les universités Leurs parents achètent à foison des voitures encombrent des routes tout juste ouvertes Ils découvrent le temps des loisirs et du superflu Sur une plage il y a avait une belle fille Qui avait peur d'aller prendre son bain On incline à montrer qu'on vit bien … mais discrètement A l'image du bikini dont l'économie du tissu révèle ce qu'on veut caché Un deux trois, elle tremblait de montrer quoi ? Sur la lancée des Trente Glorieuses la France s'est refait du muscle C'est le temps du bien-vivre Pas encore du vivre sans entrave Le corsetage va craquer mais... pas tout de suite Elle ne songeait qu'à quitter sa cabine Elle s'enroula dans son peignoir de bain Car elle craignait de choquer sa voisine Et même aussi de gêner ses voisins En ce temps-là, seule deux Français sont connus dans le monde entier … De Gaulle et Bardot Ils se répétaient que la seconde était l'œuvre de Dieu à regarder près la chose ne semblait pas excessive De Gaulle avait poussé dehors du chiquenaude une Quatrième République déconsidérée que les Français avaient vu disparaître sans regret Les clés traînées sur le paillasson de l'Élysée ils les avait ramassées Il n'aimait pas ce palais car, disait-il 'On faisait pas l'histoire dans le huitième arrondissement Quitte à reprendre possession, que je sois au moins sur un alexandrin' il n'était en effet pas mauvais que les Français sussent que la République changeait de style Depuis qu'à Paris voici bientôt mille ans la France prit son nom et l'État sa fonction Les Français aspiraient à être gouvernés à l'imparfait du subjonctif Ils allèrent être servis … les blessures et les déchirements … La République avait changé de chiffre Elle avait aussi changé de monnaie Le franc de tous les jours devenait à la fois lourd … et nouveau Nouveau, c'était simple Il suffisait de diviser par 100 C'était compter sans certains scepticismes gaulois Oui, mais vous devez faire le calcul à ce régime-là Qu'il y a beaucoup de gens qui se perdent Lourd, ça devenait plus complexe A une pièce d'un franc à cent francs si je comprends bien Ça fait longtemps que j'étais à l'école Enfin, à quoi ça servait ? Quel avantage qu'il puisse y avoir tout le monde le demande ! Pour moi, ce n'est qu'une astuce De toute façon, ça ne marcherait pas Oh, il y a beaucoup moins d'argent dans les poches c'est tout De Gaulle veut la France aux superlatifs et rien n'est trop beau pour elle Sa modernisation il la pose aux rythmes de ses larges enjambées 'La tendance suivra', se justifie-t-il dans son langage militaire Et tant pis pour ceux qui ont perdu le rythme ou n'attrape pas la cadence en ces temps qui ignorent le chômage de masse Tout voir de haut Tout voir en grand Les ponts s'élancent Les autoroutes commencent à rapprocher la province de Paris Sept heures du matin 13 février 1960 La première bombe-A française explose à Reggane au Sahara C'est l'Opération gerboise bleue Hourra pour la France ! 'Depuis ce matin, elle est plus forte, et plus fière' lance De Gaulle à son Ministre des armées Le chef de l'État brandit sa bombe comme symbole du retour de la France dans la cour des grands Le champignon qui s'était élevé dans le ciel du Sahara plaçait désormais la France au rang de puissance nucléaire Pour le Général les choses sont simples Pas d'indépendance nationale sans maîtrise totale de l'arme suprême