1 00:00:08,200 --> 00:00:09,800 Notre vie est un voyage 2 00:00:09,800 --> 00:00:12,000 Dans l'hiver et dans la Nuit, 3 00:00:12,000 --> 00:00:13,800 Nous cherchons notre passage 4 00:00:13,800 --> 00:00:18,100 Dans le Ciel où rien ne luit. 5 00:00:18,100 --> 00:00:22,500 Chanson des Gardes Suisses 1793. 6 00:00:24,100 --> 00:00:36,800 Voyager, c'est bien utile, ça fait travailler l'imagination. Tout le reste n'est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. 7 00:00:36,800 --> 00:00:49,000 Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C'est un roman, rien qu'une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais. 8 00:00:49,000 --> 00:00:57,300 Et puis d'abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. C'est de l'autre côté de la vie. 9 00:01:02,900 --> 00:01:13,500 Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Bien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. 10 00:01:13,500 --> 00:01:26,800 On se rencontre donc place Clichy. C'était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l'écoute. « Restons pas dehors ! qu'il me dit. Rentrons! » Je rentre avec lui. Voilà. 11 00:01:26,800 --> 00:01:35,300 « Cette terrasse, qu'il commence, c'est pour les oeufs à la coque! Viens par ici ! » Alors, on remarque encore qu'il n'y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur ; 12 00:01:35,300 --> 00:01:45,200 pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n'y a personne dans les rues ; c'est lui, même que je ni en souviens, qui m'avait dit à ce propos : 13 00:01:45,200 --> 00:01:53,500 « Les gens de Paris ont l'air toujours d'être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve, c'est que lorsqu'il ne fait pas bon à se promener, 14 00:01:53,500 --> 00:02:02,200 trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C'est ainsi! Siècle de vitesse ! qu'ils disent. 15 00:02:02,200 --> 00:02:10,700 Où ça ? Grands changements! qu'ils racontent. Comment ça ? Rien n'est changé en vérité. Ils continuent à s'admirer et c'est tout. Et ça n'est pas nouveau non plus. 16 00:02:10,700 --> 00:02:22,000 Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits... n Bien fiers alors d'avoir fait sonner ces vérités utiles, 17 00:02:22,000 --> 00:02:27,300 on est demeuré là assis, ravis, à regarder les dames du café. 18 00:02:29,400 --> 00:02:40,800 Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur Le Temps où c'était écrit. 19 00:02:40,800 --> 00:02:50,500 « Tiens, voilà un maître journal, Le Temps! » qu'il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française! Elle en a bien besoin la race française, 20 00:02:50,500 --> 00:02:55,100 vu qu'elle n'existe pas! » que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac. 21 00:02:55,100 --> 00:03:04,500 Si donc ! qu'il y en a une! Et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde, et bien cocu qui s en dédit! Et puis, le voilà parti à m'engueuler. 22 00:03:04,500 --> 00:03:06,500 J'ai tenu ferme bien entendu. 23 00:03:06,500 --> 00:03:15,200 C'est pas vrai! La race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, 24 00:03:15,200 --> 00:03:24,300 les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français. 25 00:03:24,300 --> 00:03:31,400 Bardamu, qu'il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal!... 26 00:03:31,400 --> 00:03:41,500 T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison 1 Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien! Tu peux le dire! Nous ne changeons pas! Ni de chaussettes, 27 00:03:41,500 --> 00:03:50,100 ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard, que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, 28 00:03:50,100 --> 00:03:58,600 mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C'est lui qui nous possède! Quand on est pas sages, il serre... On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gène pour parler, 29 00:03:58,600 --> 00:04:05,700 faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger... Pour des riens, il vous étrangle... C'est pas une vie... 30 00:04:05,700 --> 00:04:07,900 Il y a l'amour, Bardamu! 31 00:04:07,900 --> 00:04:14,400 Arthur, l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi ! que je lui réponds. 32 00:04:14,400 --> 00:04:18,300 Parlons-en de toi I T'es un anarchiste et puis voilà tout! 33 00:04:18,300 --> 00:04:23,300 Un petit malin, dans tous les cas, vous voyez ça d'ici, et tout ce qu'il y avait d'avancé dans les opinions. 34 00:04:23,300 --> 00:04:31,000 Tu l'as bouffi, que bouffi je suis anarchiste! Et la preuve la meilleure, es que j'ai composé une manière de prière vengeresse et sociale dont tu vas me dire tout de suite des nouvelles : 35 00:04:31,000 --> 00:04:35,400 LES AILES EN ORI C'est le titre!... Et je lui récite alors : 36 00:04:35,400 --> 00:04:47,600 Un Dieu qui compte les minutes et les sous, un Dieu désespéré, sensuel et grognon comme un cochon. Un cochon avec des ailes en or qui retombe partout, le ventre en l'air, prêt aux caresses, 37 00:04:47,600 --> 00:04:51,400 c'est lui, c'est notre maître. Embrassons-nous I 38 00:04:51,400 --> 00:04:59,300 Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j'en suis, moi, pour l'ordre établi et je n'aime pas la politique. Et d'ailleurs le jour où la patrie me demandera de verser mon sang pour elle, 39 00:04:59,300 --> 00:05:02,500 elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à le donner. 40 00:05:02,500 --> 00:05:06,800 Voilà ce qu'il m'a répondu. 41 00:05:06,800 --> 00:05:16,900 Justement la guerre approchait de nous deux sans qu'on s'en soit rendu compte et je n'avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m'avait fatigué. 42 00:05:16,900 --> 00:05:26,000 Et puis, j'étais ému aussi parce que le garçon m'avait un peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous nous réconciliâmes avec Arthur pour finir, tout à fait. 43 00:05:26,000 --> 00:05:29,000 On était du même avis sur presque tout. 44 00:05:29,000 --> 00:05:38,000 C'est vrai, t'as raison en somme, que j'ai convenu, conciliant, mais enfin on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire!... 45 00:05:38,000 --> 00:05:47,800 Assis sur des clous même à tirer tout nous autres! Et qu'est-ce qu'on en a? Bien 1 Des coups de trique seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore. On travaille! qu'ils disent. 46 00:05:47,800 --> 00:05:56,300 C'est ça encore qu'est plus infect que tout le reste, leur travail. On est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants, suintants des rouspignolles, et puis voilà! 47 00:05:56,300 --> 00:06:03,200 En haut sur le pont, au frais, il y a les maîtres et qui s'en font pas, avec des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les genoux. On nous fait monter sur le pont. 48 00:06:03,200 --> 00:06:09,300 Alors, ils mettent leurs chapeaux haut de forme et puis ils nous en mettent un bon coup de la gueule comme ça : « Bandes de charognes, c'est la guerre! qu'ils font. 49 00:06:09,300 --> 00:06:15,200 On va les aborder, les saligauds qui sont sur la patrie no 2, et on va leur faire sauter la caisse! Allez! Allez! Y a de tout ce qu'il faut à bord ! 50 00:06:15,200 --> 00:06:22,900 Tous en chœur ! Gueulez voir d'abord un bon coup et que ça tremble : « Vive la Patrie no 1! » Qu'on vous entende de loin! Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la dragée du bon Jésus! 51 00:06:22,900 --> 00:06:31,300 Nom de Dieu! Et puis ceux qui ne voudront pas crever sur mer, ils pourront toujours aller crever sur terre où c'est fait bien plus vite encore qu'ici! » 52 00:06:31,300 --> 00:06:37,300 C'est tout à fait comme ça! que m'approuva Arthur, décidément devenu facile à convaincre. 53 00:06:37,300 --> 00:06:48,600 Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu'il avait l'air bien gentil et richement gaillard, le colonel! 54 00:06:48,600 --> 00:06:52,000 Moi, je ne fis qu'un bond d'enthousiasme. 55 00:06:52,000 --> 00:06:58,800 J' vais voir si c'est ainsi! que je crie à Arthur, et me voici parti m'engager, et au pas de course encore. 56 00:06:58,800 --> 00:07:08,600 T'es rien c... Ferdinand! qu'il me crie, lui Arthur en retour, vexé sans aucun doute par l'effet de mon héroïsme sur tout le monde qui nous regardait. 57 00:07:08,600 --> 00:07:17,400 Ça m'a un peu froissé qu'il prenne la chose ainsi, mais ça m'a pas arrêté. J'étais au pas. « J'y suis, j'y reste! » que je me dis. 58 00:07:17,400 --> 00:07:28,100 On verra bien, eh navet! que j*ai mènie encore eu le temps de lui crier avant qu'on tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique. Ça s'est fait exactement ainsi. 59 00:07:28,100 --> 00:07:36,500 Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu'il y en avait encore des rues, et puis dedans des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, 60 00:07:36,500 --> 00:07:48,900 des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes! Et puis il s'est mis à y en avoir moins des patriotes... La pluie est tombée, et puis encore de moins en moins 61 00:07:48,900 --> 00:07:54,000 et puis plus du tout d'encouragements, plus un seul, sur la route. 62 00:07:54,000 --> 00:08:08,100 Nous n'étions donc plus rien qu'entre nous ? Les uns derrière les autres ? La musique s'est arrêtée. « En résumé, que je nie suis dit alors quand j'ai vu comment ça tournait c'est, plus drôle! C'est tout à recommencer!» 63 00:08:08,100 --> 00:08:38,100 J'allais m'en aller. Mais, trop tard! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats.